Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

enfant de l'occident

  • Le chant de l'exil

    Atelier+aykü 009.JPG

    Un jour, un mot de travers, une ride de plus, j'ai perdu ma langue. Mais où l'ai-je perdue ? A qui l'ai-je donnée ? Peut-être à un muet pour qu'il en conserve à jamais le silence ? Depuis, je me retrouve comme frappé. Quelque chose me manque. Quelque chose comme un mur. Dès qu'on me regarde, je suis foutu, pris de panique. Mon corps m'empêche de sortir. J'approche des régions, des gouffres, des grottes, où le langage est mité, bouffé, rongé par les rats de la mort. J'aime la rue. C'est une manière d'être parmi les hommes, de les entendre, de les voir, sans risquer d'être pris pour autre chose qu'un étranger.
    N'arrêtez pas : N'arrêtez pas l'étranger ! Vous étrangers, il vit sa mort ! Vous mourrez votre vie ! Laissez-le passer, étrangers ! N'arrêtez pas ! N'arrêtez pas l'étranger !

    Les hommes se demandent toujours qui je peux bien être. Ils ne me reconnaissent pas du tout. En tout cas, pas encore. Alors que je sais les reconnaître dès que je vois leurs visages. Il m'arrive de leur dire, Non je ne peux pas vous expliquer ! En fait, tout leur dire m'est impossible parce que les souvenirs viennent de là-bas. Quand quelque chose me rappelle, d'autres choses me viennent alors à l'esprit. Mon drame c'est l'impuissance. L'impuissance jusqu'à en mourir. Vivre et mourir à égalité.
    Regarde ! Si je tombe, je me fais mal ! Regarde ! Du haut de ma tempe gauche, cette balafre qui descend en ligne brisée jusqu'à la pommette. Cette balafre de mon visage, elle part -blanche et mince- comme un petit bout de ficelle. Là, tu vois ? Elle s'élargit. Elle saute vers l'arrière, vers le bas pour disparaître au-dessus de mon oreille. Je ne peux pas te raconter comment elle m'est venue, mais tous ceux que ça intéresse peuvent voir qu'elle résulte d'un accident, peut-être d'un coup de couteau. Ce jour-là, j'ai voulu ouvrir les yeux, mais je n'ai pas réussi. J'ai voulu crier, en vain. L'idée que ma fin était venue a traversé mon esprit. Je me suis tordu dans tous les sens en essayant de rejeter ce qui m'était tombé dessus. Je n'avais qu'une seule pensée : respirer ! Rien d'autre ! Depuis, c'est une sensation extraordinaire cet air frais sur mon visage. Cet air qui me soulage, qui me ramène à la vie, j'avais oublié sa clarté.
    Tu vois ! tout ce que je possède, se trouve dans ce sac que je porte. A l'intérieur, il y a deux tenues de rechange, une lampe de poche, des lunettes de soleil, un couteau, c'est tout. Il y a tout ce que je possède et je ne possède rien que je ne puisse laisser sous la pluie. Peut-être, me faudrait-il une arme ? un petit révolver ?
    Qui suis-je ? ça m'est égal, ça m'est égal à présent, parce que à présent tout a changé.
    J'ai disons à peu près dix-neuf ans peut-être vingt, mais pas plus. J'ai à peu près vingt ans. Je porte une casquette. J'ai les cheveux assez courts. Et le visage, et le dos des mains très bronzés. Je ressemble à un ouvrier du bâtiment, sauf que j'ai une balafre. Et quand on ressemble à un ouvrier du bâtiment et qu'on a une balafre sur la figure, que disent les gens ? Ils disent qu'ils ont devant eux, un voyou, ou un voleur de sac à mains, ou un ancien dealer, ou un gosse abandonné. Un gosse qui n'arrivera jamais à rien.
    Tu vois ! Je veux écrire un livre, un livre à ma façon. Je suis debout au milieu des pigeons. Une fille passe près de moi. Les pigeons sont très beaux. Certains ont des reflets verts sur la gorge. D'autres sont blancs avec des reflets roux vifs. C'est un bon début pour un livre. Tu ne trouves pas ?
    N'arrêtez pas ! N'arrêtez pas l'étranger ! Vous étrangers, il vit sa mort ! Vous mourrez votre vie ! Laissez-le passer, étrangers ! N'arrêtez pas l'étranger ! Vous étrangers !

     

    Tous les mardis de 13 à 14 heures
    88.4 Radio Galère à Marseille

    http://www.radiodiction.org

  • Little Saïgon

    chateauPayan 031.JPG

    Quelque part, dans une cour, un piano se met à jouer doucement. Enfoncées dans l'herbe, les grenouilles chantent. Elles se taisent à mon approche. Elles se tiennent coites quand je passe. Puis, elles reprennent leur concert. C'est l'heure où les grenouilles commencent à faire des bulles. Soudain, une voiture s'avance en brimbalant. Elle s'arrête à quelques mètres. Dites, le Panier, c'est de quel côté ? Je répond Là-bas, au-dessus ! La voiture repart. A ma droite, une cigarette qui paraît humide, est posée en équilibre sur le rebord d'une bite d'amarrage. Cette cigarette se consume assez vite. De temps en temps, un homme la prend pour en tirer une ou deux bouffées. Il ne quitte pas des yeux deux petits garçons qui fabriquent un bateau avec une feuille de papier journal. Les deux petits garçons mettent un petit soldat en plastique au milieu. Un petit soldat en plastique qui n'a qu'une jambe, avec un fusil. Et voilà le bateau en papier qui navigue sur l'eau du port. Et voilà le petit soldat en plastique qui se rappelle tous les rivages et tous les ports qu'il a vus. Et voilà, sous les yeux du petit soldat en plastique, des images qui se balancent, et qui dérivent jusqu'à la mer. La mer peuplée de gros bateaux noirs qui s'en vont, dangereux, vers des pays lointains, et qui reviennent un jour, en se balançant doucement, reviennent au port d'attache, reviennent à la sécurité. Et la vieille horreur d'être un petit soldat en plastique, jointe à l'odeur repoussante des morts, commencent à le pousser hors du bateau.

     

    RADIODICTION c'est tous les mardis de 13 à 14 heures sur 88.4
    http://www.radiodiction.org