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rue de marseille - Page 3

  • Régime de retraite

     

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    Le stock de carnations déborde. La manif sent la sueur. Le big band des métallos, en tenue de travail et fumigènes rouges, ressemble à des fragments de météores qui se consument dans la lutte. Sur le bitume, ça chauffe l'ambiance, ça bombarde du slogan, ça profite de l'élasticité de l'instant. "Tous ensembles !". "Tous ensembles !". Tous à refaire maintenant, une fois de plus, cet aller simple jusqu'à trouver la joie du mouvement. Cette chose-là, j'en redemande encore, vu que je suis toujours la plus petite bestiole au bas de la chaîne alimentaire. Mon travail se résume à une sorte de truc mécanique et jetable qui m'apporte paix et plaisir, tout en m'essorant le cerveau. Je m'assieds devant l'ordinateur pour partir, toujours au présent, rien d'autre. Je suis vivante. Je respire. Je sens mon coeur cogner. J'avance dans la direction de mes rêves. Je m'efforce de vivre la vie que j'ai imaginée. A douze ans, je voulais être poète et anarchiste. Anarchiste, parce que je vivais dans le sud-ouest, entourée par des familles d'anarchistes espagnols. Ce que j'aimais surtout de l'anarchie, c'étaient les churros trempés dans le chocolat chaud, les tortillas aux patates, la morue séchée servie sur des tranches de pain, et les moments où les hommes et les femmes se mettaient à chanter. En ce temps-là, mes copines s'appelaient Conchita, Maria, Dolorès. Très tôt, avec elles, j'ai appris à parler espagnol.  La poésie, c'est grâce au pied d'Arthur Rimbaud et sa révolution poétique qui a crée une rupture avec l'art bourgeois. En mai 1891, à l'hôpital de la Conception à Marseille, la jambe d'Arthur Rimbaud a été amputée sur une table inconnue. Depuis, le sang de sa jambe coule à jamais dans les rues de la ville et nous invite à une nouvelle course où la poésie appartient au pied. Mais aujourd'hui, avec la poésie, je ne sais toujours pas ce que je vais devenir. Les revues de poésie ne paient pas ou paient très mal. Alors, si l'état des choses pour lequel je suis faite n'est pas encore, quelle est la réalité à lui substituer ? Parfois, il y a tant de choses à faire et tant de gens à voir, qu'il m'arrive de marquer une petite pause. Parfois, pour sauver mon gagne-pain, je cherche un petit boulot. Alors, un poids écrasant me tire et m'épuise. mes pieds veulent prendre la fuite. Ma vie perd sa boussole.

     

    http://www.radiodiction.org/

    Tous les mardis de 13 à 14 heures

    88.4 sur Radio Galère à Marseille

     

  • Little Saïgon

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    Quelque part, dans une cour, un piano se met à jouer doucement. Enfoncées dans l'herbe, les grenouilles chantent. Elles se taisent à mon approche. Elles se tiennent coites quand je passe. Puis, elles reprennent leur concert. C'est l'heure où les grenouilles commencent à faire des bulles. Soudain, une voiture s'avance en brimbalant. Elle s'arrête à quelques mètres. Dites, le Panier, c'est de quel côté ? Je répond Là-bas, au-dessus ! La voiture repart. A ma droite, une cigarette qui paraît humide, est posée en équilibre sur le rebord d'une bite d'amarrage. Cette cigarette se consume assez vite. De temps en temps, un homme la prend pour en tirer une ou deux bouffées. Il ne quitte pas des yeux deux petits garçons qui fabriquent un bateau avec une feuille de papier journal. Les deux petits garçons mettent un petit soldat en plastique au milieu. Un petit soldat en plastique qui n'a qu'une jambe, avec un fusil. Et voilà le bateau en papier qui navigue sur l'eau du port. Et voilà le petit soldat en plastique qui se rappelle tous les rivages et tous les ports qu'il a vus. Et voilà, sous les yeux du petit soldat en plastique, des images qui se balancent, et qui dérivent jusqu'à la mer. La mer peuplée de gros bateaux noirs qui s'en vont, dangereux, vers des pays lointains, et qui reviennent un jour, en se balançant doucement, reviennent au port d'attache, reviennent à la sécurité. Et la vieille horreur d'être un petit soldat en plastique, jointe à l'odeur repoussante des morts, commencent à le pousser hors du bateau.

     

    RADIODICTION c'est tous les mardis de 13 à 14 heures sur 88.4
    http://www.radiodiction.org

     

  • Arrêt sur image

     

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    Elle marche d'un pas désinvolte en occupant la moitié du trottoir à elle toute seule. Comme la plupart des géantes, elle a plus l'habitude d'être regardée que de regarder elle-même. Avec son air absent, on dirait une reine de Hollywood sur des semelles de caoutchouc. A ses cheveux, on voit qu'elle sort du lit. Elle prend une cigarette dans un paquet et l'allume avec son briquet. Rejetant la tête en arrière, elle souffle lentement par la bouche la fumée qui s'exhale en un mince filet sinueux. Elle ne se rend pas compte que quelqu'un l'observe. Un homme ne la quitte pas des yeux. Il est là depuis près de dix minutes. Il reste tout droit à regarder dans sa direction. Il donne l'impression qu'il pourrait rester là où il est pendant des heures et des heures. Une main dans sa poche, il se penche et se gratte le mollet de l'autre main. Finalement, il s'assure que le col de sa chemise est encore ouvert, puis il allume une cigarette et emprunte l'escalier qui descend vers la rue.